L'intelligence artificielle remplace-t-elle des métier ou révèle-t-elle ceux qui avaient déjà perdu leur valeur ?

À chaque époque, une invention finit par être accusée de vouloir remplacer l’Homme. L’imprimerie devait condamner les copistes, la machine à vapeur ruiner les artisans, internet signer l’arrêt de mort du commerce de proximité. Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle qui occupe le banc des accusés.

À écouter certains commentaires, la question ne semble même plus faire débat. L’IA remplacerait les développeurs, les juristes, les graphistes, les comptables, les traducteurs…

La liste s’allonge presque aussi vite que les performances des modèles. Et si l’intelligence artificielle ne faisait que révéler une évolution qui avait commencé bien avant son arrivée ?

Le travail a commencé à perdre de sa valeur avant l'arrivée de l'IA.

Depuis plusieurs décennies, les entreprises poursuivent toutes ou presque le même objectif : produire davantage, plus vite et avec moins d’incertitudes. Les procédures se sont multipliées. Les tableaux de bord aussi.

Chaque tâche a progressivement trouvé sa méthode, chaque méthode son mode opératoire et chaque collaborateur la manière la plus efficace de reproduire un résultat identique à celui de son voisin. Personne ne s’en est réellement inquiété. Après tout, la standardisation est souvent synonyme de qualité. Un client apprécie généralement qu’un service soit identique d’une agence à l’autre. Les entreprises aussi y trouvent leur compte. Une organisation dépend beaucoup moins des individus lorsque les individus deviennent facilement remplaçables.

Puis l’intelligence artificielle est arrivée. Et nous semblons découvrir avec surprise qu’une tâche pensée pour être exécutée toujours de la même manière finit logiquement par pouvoir être exécutée autrement… ou sans nous.

Nous avons demandé aux humains de penser comme des machines.

L’idée peut paraître provocatrice. Elle mérite pourtant qu’on s’y attarde. Pendant longtemps, le salarié idéal était celui qui respectait les procédures, limitait les écarts et appliquait fidèlement les méthodes définies par son entreprise. La créativité était appréciée, à condition de ne pas trop perturber les processus.

Autrement dit, nous avons consacré des années à rendre certaines fonctions toujours plus prévisibles. Or, la prévisibilité constitue précisément le terrain de jeu favori d’une intelligence artificielle car elle excelle lorsqu’il s’agit de reproduire une logique déjà parfaitement balisée. Il serait finalement étonnant qu’elle échoue là où nous avons passé tant de temps à lui préparer le terrain.

Les métiers disparaissent rarement. Leur valeur, elle, évolue en permanence.

Les caissières n’ont pas disparu avec les caisses automatiques, les photographes existent toujours malgré les smartphones, les agences de voyage n’ont pas totalement disparu avec Internet.

Chaque révolution technologique raconte sensiblement la même histoire. Les métiers survivent plus souvent qu’on ne l’imagine. Ce sont certaines compétences qui cessent progressivement d’être rares. Et lorsqu’une compétence cesse d’être rare, sa valeur économique suit généralement le même chemin.

C’est peut-être là que réside le véritable bouleversement apporté par l’intelligence artificielle. Elle ne fait pas disparaître des professions entières mais déplace la frontière entre ce qui mérite encore une forte rémunération et ce qui est devenu suffisamment courant pour être automatisé.

Nous regardons peut-être le mauvais concurrent.

Il est tentant de considérer l’intelligence artificielle comme un adversaire. La machine rassure presque. Elle permet d’expliquer une transformation par un élément extérieur, visible, facilement identifiable. Pourtant, dans de nombreux secteurs, le véritable concurrent ne sera probablement jamais une intelligence artificielle. Ce sera un professionnel qui l’utilise.

L’histoire économique est d’ailleurs beaucoup moins romantique que les récits de science-fiction. Les grandes innovations remplacent rarement ceux qui s’adaptent. Elles fragilisent davantage ceux qui continuent à créer la même valeur qu’hier, alors que le marché, lui, a déjà changé. La différence paraît subtile. Elle est pourtant considérable.

La véritable question n'est peut-être pas celle que nous nous posons.

Nous demandons si l’intelligence artificielle remplacera les développeurs, les avocats ou les graphistes. La question est probablement ailleurs. Qu’est-ce qui, dans notre travail, reste suffisamment complexe pour ne pas être reproduit facilement ? Est-ce notre capacité à appliquer une méthode ? À suivre une procédure ? À produire un document conforme à un modèle existant ?

Ou bien est-ce notre jugement, notre créativité, notre capacité à convaincre, à comprendre un contexte, à prendre une décision lorsqu’aucune procédure ne prévoit la réponse ? L’intelligence artificielle ne nous oblige pas seulement à apprendre un nouvel outil. Elle nous oblige à redéfinir ce qui fait encore la valeur d’une compétence.

Les révolutions les plus importantes ne remplacent pas l'Homme. Elles changent ce que l'on attend de lui.

Il est probable que certains métiers disparaissent. L’histoire économique montre qu’aucune révolution technologique n’a épargné toutes les professions. Mais il est tout aussi probable que le véritable bouleversement se joue ailleurs. L’intelligence artificielle agit comme un révélateur. Elle distingue les tâches qui créaient encore une valeur difficile à reproduire de celles qui étaient déjà devenues de simples procédures exécutées par un humain.

Autrement dit, elle ne remet pas seulement en question notre manière de travailler. Elle remet en question ce que le marché est encore prêt à rémunérer. C’est précisément ce type de transformation que le CLUB NEC cherche à décrypter. Parce qu’au-delà des effets d’annonce et des prédictions spectaculaires, les grandes évolutions économiques racontent rarement une histoire de machines. Elles racontent presque toujours une histoire de valeur. Et comprendre ce qui crée de la valeur aujourd’hui est sans doute l’un des meilleurs moyens d’anticiper celle que le monde recherchera demain.